15 / La Brasserie des copains ...Une histoire vieille de 50 ans


                                         


Le cinquantenaire de Mai 68 approche à grands pas et sera exploité médiatiquement.

L’épisode dit « de la brasserie », où René Goscinny, directeur de publication du journal Pilote, fut opposé à une vingtaine d’auteurs en aura certainement les honneurs.

Des témoignages de cet événement figurent dans les excellents ouvrages de José-Louis Bocquet, Marie-Ange Guillaume, Patrick Gaumer, Michel Lebailly, Numa Sadoul et Guy Vidal.

Je vais tâcher d’apporter ma pierre à l’édifice, en produisant de nouvelles informations.
Les sources à consulter en fin de chapitre sont numérotées chronologiquement comme suit... (0)

Afin de bien appréhender le déroulement de cette histoire, il est primordial de se pencher sur les jours précédant cette affaire.

Très important , je livre ici des données brutes telles qu'elles m'ont été livrées ,il n'y a pas de montages ni coupures,  ces informations datant de 50 ans je ne les interprète ni les modifie ... donc pas de subjectivité de ma part , certains témoignages vous apprendrons des choses , d'autres auront l'air de répétitions mais auront au moins l'utilité d'êtres ajoutées et former une chronologie instructive.



                                                  Mais avant tout évitons l'amalgame
Grand nombre de personnes étaient là uniquement pour savoir si oui ou non Pilote continuerait .
Seul un petit groupe bien distinct a eu une attitude ...( autre )






 Le 63



Arrivé au sixième étage de son immeuble parisien du 10 rue des Pyramides, le dessinateur Raymond Poïvet franchit le seuil d’une vaste pièce dont il a la charge.

Il n’y travaille pas seul : d’autres artistes ont tous une place attitrée et paient un loyer.
Les plus jeunes (futures grosses pointures) écoutent en silence les conseils des anciens.
Tout en dessinant pour leur propre compte, ils peuvent ainsi se perfectionner.

Parmi les habitués de cet endroit, surnommé l’Atelier 63, figurent (1)
Jean Giraud (alias Gir/Moebius), Jacques Lob, Nikita Mandryka (Kalkus) et Lucien Nortier.





Le syndicat et les copains




Ce lieu héberge également le siège du Syndicat autonome des dessinateurs de journaux (S. A. D. J.)

Les représentants du S.A.D.J. nommés courant mars 1968 sont les suivants : (2)
président..................... Raymond Poïvet
vice-président............. Lucien Nortier
secrétaire général.... Nikita Mandryka
secrétaire adjoint..... Pierre Legoff


Nikita Mandryka, le nouveau secrétaire général, est dessinateur chez Vaillant et Pilote, il connaît énormément d’auteurs, à ce titre, il est proche de Jean Giraud et de Jacques Lob.

Dans leur entourage figurent Jean-Claude Mézières et Pierre Christin, rencontrés dès 1966 dans les couloirs de Pilote par l’intermédiaire de Giraud qui les avait parrainés.

Bien que Pilote soit le cocon douillet rémunérant ses auteurs au meilleur tarif, ce petit noyau de « copains » discute ferme.

Enivrés par les événements de Mai, ils parlent souvent à bâtons rompus et désirent apporter du changement au sein du journal.



Total Journal



Ces discussions ont lieu principalement dans un local parisien du 60 avenue d’Iéna où est confectionné le fascicule Total Journal (offert par les stations-service du même nom).                       

J.-C. Mézières et P. Christin font partie du comité de rédaction et fabriquent de la bande dessinée avec J. Giraud et J. Lob. (3)

Ils y reçoivent la visite du scénariste Michel Noirret (une connaissance), ayant travaillé pour Pilote de fin 1967 à février 1968.
Ce dernier arrive tout droit du théâtre l’Odéon où se réunissent en permanence les militants révolutionnaires : il les informe que l’effervescence intellectuelle est vive. (4)

Ils l’avertissent que, de leur côté, une réunion inter auteurs se profile et qu’il serait le bienvenu ; ils en profitent pour lui dresser le tableau des revendications.


Giraud bien qu’il parle de prendre la direction de Pilote (5) (il l’affirmera par la suite à Jean-Michel Charlier), opte pour une préoccupation première : la création d’un comité d’auteurs en interne, choisissant les jeunes dessinateurs au sein du journal.
Ce nouveau procédé rendrait obsolète le filtrage exercé par Jean-Michel Charlier et René Goscinny.

À peine arrivé, Mandryka leur annonce son adhésion au parti communiste ; il semble fiévreux et s’enflamme affirmant le plus sérieusement du monde que le groupe prend le pouvoir.
Il aborde ensuite le souci de l’obtention de la carte de presse, celle-ci assurant une mise sous régime de la sécurité sociale, tout en ouvrant le droit au salariat. (6)      
                       
Mézières, plus modéré, parle de faire un journal plus vivant et rajeuni. (7)
Au départ, c’est l’autorité générale qui est remise en cause, pas « René Goscinny lui-même » annonce Mézières qui veut faire une réunion inter auteurs chez lui.
Mais voilà que déjà 25 personnes se disent prêtes à y participer, son appartement de petite dimension est totalement inadapté pour ce cas précis.

Christin affirme, au départ, aimer les empoignades et ne venir que pour cela. (8)




       Un autre problème pointe à l’horizon





Pilote ne paraît plus : toutes les structures liées à son élaboration sont en grève.
Le délai d’exécution entre le début de conception d’un numéro et son jour de distribution au public est de 21 jours étalés sur la préparation en flux continue de 3 numéros hebdomadaires consécutifs assurant une réserve de publication.

Le soucis est que l'on on arrive bientôt à trois semaines d’inactivité et à un gros soucis de rémunération pour les auteurs.

La question la plus importante étant de savoir si le journal allait ou non reparaître, un groupe d’auteurs soucieux de la tournure des choses fait savoir qu’il désire en discuter directement avec René Goscinny, le directeur de publication de Pilote.

Il reste donc à Mézières de tout réorganiser pour répondre le plus rapidement possible à ces changements soudains.

Pensant avoir trouvé une solution, il téléphone à l’atelier 63, tombe sur Robert Gigi (9) (dessinateur et syndicaliste) et lui demande s’il est possible de l’occuper temporairement, afin de réunir 25 personnes pour une entrevue avec René Goscinny.

Gigi consulte rapidement ses confrères, ils décident de s’opposer à l’accès de Mézières et son groupe, par esprit de neutralité et crainte d’une mise en accusation visant Goscinny.



Pour atténuer l’avis de non-recevoir, Gigi  suggère à Mézières de faire cette réunion au bas de l’immeuble de l’atelier, à La Rotonde des Tuileries, brasserie située à l’angle de la rue Saint-Honoré et de celle des Pyramides.


J.-C. Mézières adopte ce point de chute permettant à tous de se localiser rapidement.




                                                 Impro n° 2 façon Giraud


Jean Giraud, de son côté, improvise quasiment de la même façon.

Il téléphone au domicile de Pierre Le Goff (10) dessinateur/responsable syndical et pilier de l’atelier 63 : ce dernier est absent, c’est son épouse qui décroche.

Il lui explique de bien dire à son époux qu’ils doivent discuter très rapidement d’une chose importante.

À son retour, Le Goff le rappelle ; il s’entend dire de facto que Jean Giraud « décide » de faire une réunion à l’atelier 63.

Le Goff, au caractère très affirmé, l’envoie balader en lui expliquant que l’on ne peut mobiliser et semer le bazar au siège du syndicat pour une histoire ne concernant que quelques auteurs.

Mézières et Giraud ont donc séparément demandé la même chose à deux personnes différentes de l’atelier 63... Est-ce un manque de concertation ?

N.d.l.r. Il apparaît donc que Nikita Mandryka n’a pas usé de sa fonction syndicale pour intervenir en quoi que ce soit au niveau de l’essai d’obtention de l’atelier 63 à cette fin-là.









                                            J. Giraud appelle J.-M. Charlier


Jean Giraud téléphone à Jean Michel Charlier (11), scénariste et corédacteur en chef de Pilote.

Il l’apostrophe dans ces termes : « Nous, les auteurs, nous avons décidé de prendre la direction du journal Pilote, René Goscinny et toi vous êtes les valets des patrons ! »


J.-M. Charlier se marre et réponds qu’il s’en fiche : il lui fait bien comprendre que sans Dargaud pour financer, lui et ses copains vont tous se retrouver sur le carreau.
Il lui rappelle aimablement qu’il pourrait également envisager de ne plus travailler avec lui pour ce qui est du scénario de la série « Blueberry ».

Giraud réalise sa bévue et opère aussitôt un 180 degrés tactique.
Il demande à Charlier de venir à la brasserie pour arrondir les angles.
Charlier acquiesce et raccroche.




                                                Fâcheux contretemps



Jean-Michel Charlier reçoit un autre appel.

Cette fois, c’est René Goscinny qui lui annonce se rendre *à pied au 10 rue des Pyramides, pour discuter avec Jean Giraud (qui vient de le lui demander).

Giraud rappelle Charlier qui allait partir pour rejoindre Goscinny à la brasserie.
Il l’implore de ne plus venir, la situation s’aggrave : une mise en accusation se profile.

J.-M. Charlier : « OK, je bouge pas, mais toi tu rappelles Goscinny et tu lui dis bien de ne pas aller là-bas ! »

J. Giraud : « Pas de soucis, je le préviens, si je te rappelle pas c’est que j’ai eu Goscinny au téléphone. »







                                               Réel malentendu



Giraud ne put prévenir Goscinny déjà parti, donc injoignable, et oublia de rappeler Charlier.
Charlier rassuré par l’absence de coup de fil pensa à un Goscinny resté chez lui.
Goscinny se retrouvera tout seul à la brasserie pour endosser le mauvais rôle.






                    La météo du jour  lui offrit une marche sans pluie ni soleil de plomb.







                                                        Mandryka




Toujours en suivant ses propres versions et témoignages donnés dans des revues… (12)


Mandryka, qui dans un premier temps invoque fiévreusement une prise de pouvoir, puis plus calmement avance des revendications légitimes, se met tout d'un coup à trouver que cette réunion devient débile et dangereuse.

Il affirme à présent que : « Ce sont Nortier et Legoff les instigateurs  du mouvement.
C'est hors de question que le malheureux Goscinny se fasse inutilement lyncher. »

Il téléphone chez ce dernier pour l'en avertir et l'empêcher d'y aller, mais il est déjà parti.

Lui qui ne désirait pas se rendre à cette réunion se fait un devoir d'y aller pour exprimer sa réprobation, tout en espérant calmer le jeu.

Il y assistera, spectateur attristé du sort réservé à René Goscinny.

N.d.l.r. Mandryka m'a reconfirmé tout cela lors d'une discussion fleuve à ce sujet ( Carpentras, le 17 septembre 2016 au Bistrot BD onzième et, hélas, ultime tournée).










                                                             La réunion en elle même 




1/Les participants


Patrice Serres : dessinateur et expert sinologue ma confirmé, lors de l'un de nos entretiens, se trouver à la brasserie le mardi 21 mai 1968 et avoir assisté à cette réunion qu'il savait débuter pour 15h00 .

Il se rappelle avoir été heurté par le changement d'attitude de certains de ses collègues d'habitudes si doux et devenus virulents ,car totalement pris par les événements de Mai.
De mémoire, il m'a rapporté ce qui s'y est dit et amélioré la liste des présents comme suit.

Etaient présents :
Jean Cabu (13)
Pierre Christin (14)
Gerard Dorville
Gérald Forton
Fred Aristidès (15)
Roland Garel
Christian Gaty
Georges Blondeaux ( Gébé )(16) arrivé très tard 
Robert Gigi silencieux
Jean Giraud assis côté droit en face à Goscinny                               
Joseph Gillain (alias Jijé) (17) à la droite de Goscinny
Christian Godard (18)
René Goscinny au centre au fond
Jacques Lob étonnement calme
Jean-Marc Loro (19)
Nikita Mandryka  derrière Giraud
Georges Meunier
Jean-Claude Mézière à gauche de Giraud (20)
Mic Delinx
Michel Noirret  (21) à gauche de Godard
Lucien Nortier agité
Claude Poppé
Patrice Serres près de la porte d'entrée
Jean-Marc Reiser
Tabary Pierre (Peter Glay)

Absences constatées
refus : Angelo Di Marco, Rémo Forlani, Pierre Le Goff, Jean Marie Pélaprat, Jean Claude Forest, Raymond Poïvet.
empêchés : Jean Chakir bloqué à son domicile, Paul Gillon absent, Marcel Gotlib en vacances sur la côte d'Azur, Victor Hubinon en Belgique) .
exclus : Claude Moliterni fut averti de ne pas venir (soupçonné de faire la taupe)
Doute sur sa présence : Guy Vidal (22) à la suite d’un récit flou.




                                                    La réunion en elle même


2 / Installation (reconstitution d'après divers témoignages)

(N. d. l. r.  D'après J.-C. Mézières, des individus non nommés étaient présents et hargneux. Source (20)

























                                                       La réunion en elle même


3/ Prémices bruyants

Arrivé vers 16h30, Goscinny entre directement accompagné par Jijé qui l'attendait dehors.

Dans la salle, il y a d'une part les gens de Pilote qui veulent discuter du journal avec le directeur de publication, et d'autre part des auteurs extérieurs qui interviennent de manière fort désagréable et peu courtoise .

Des quolibets sont lancés sur les ressources financières de certains cadres et sur de vieux dessinateurs indéboulonnables qui devraient laisser leur place aux jeunes au sein des journaux : un brouhaha s'installe. (23)

Connaissant la journée que Goscinny vient de passer en marchant pendant des kilomètres, Jijé lance tout net : « Calmez vous quand même , un peu de respect ! ... Merci ! »

Cette intervention ne plaît pas du tout à un *individu qui fait mine d'aboyer en ajoutant :                 « Écoutez ! C'est la voix de son maître ! »
*Dont l'identité restera à jamais  incertaine.
Dans un premier temps un témoin direct m'avait donné le nom d'un grand dessinateur.
Mais j'ai un  doute sur cette affirmation, la personne désignée étant au même moment au service militaire dans un bataillon disciplinaire à des centaines de km de là  je, m'abstiendrait donc de tout simplement.

 J. Giraud prends conscience que ça va un peu trop loin et s'aperçoit également du changement de teint de R. Goscinny devenu livide.

Il demande à l'assemblée de se calmer et décide de prendre la parole.
À partir de là, un tournant s'opère : l'assistance se calme et revient à un vrai débat de fonds.



                                             La réunion en elle même



4 / On aborde les « problèmes »


Jean Giraud
- les problèmes pécuniers dus à l'arrêt brutal de parution.
- savoir si le journal va reparaître .

René Goscinny : « La réponse est que personne n'en sait rien à l'heure actuelle ! »


Jean Giraud
Propositions d'une nouvelle maquette améliorée, où l'on pourrait aborder et parler de l'actualité.
Pour la rendre plus esthétique, un directeur artistique serait souhaité .                                                                                                     

Jean-Claude Mézières
La prise en compte de coloristes supplémentaires afin d'alléger le travail des dessinateurs, il propose sa sœur qui était du métier, ce qui surpris une partie de l'assistance.


Michel Noirret
Lance une réflexion à l'assemblée à propos de ce qui se passe dehors, personne ne rebondit dessus .



Une personne (d'après Jean-Marc Loro) très jeune et inexpérimentée explique à René Goscinny comment faire un journal, cela fait sourire pas mal de personnes .


  Jean Giraud et (Jean Cabu  page 62 « Livre d'or de Pilote »)
Abordent le souhait de création d'un comité d'auteurs en interne qui choisirait les jeunes dessinateurs au sein du journal, soulignant au passage que l'on pourrait envisager de changer le mode de fonctionnement rédactionnel, afin de le rendre plus démocratique.



                                               La réunion en elle même


5 / Les hostilités sont ouvertes 

René Goscinny voyant arriver le spectre de l'autogestion réponds :
« Dans ces conditions, vous allez pendre monsieur Dargaud par le cou et moi par les pieds. »

Michel Noirret rigolard rétorque :
« Mais non, on est pacifiques, on vous foutra à la porte, c’est tout !!! »

Claude Poppé
Demande plus de récits complets de quelques pages dans Pilote, pour une équité avec ceux qui ne font pas d'albums.

Quelques temps après, René Goscinny se lève et quitte la salle visiblement irrité et épuisé.
D'autres auteurs se lèvent et sortent.




                                             La réunion en elle même


6 / On ferme !!!


Jean-Marc Loro
Rejoint René Goscinny et lui propose de le ramener devant son domicile en 2cv.
Il accepte volontiers, mais il n'y aura pas de discussion pendant le trajet ; Goscinny le remercie  simplement à l'arrivée.

Les autres restent à discuter entre eux : l'obtention de la carte de presse occupe une partie de leurs préoccupations.

Beaucoup de  personnes présentes ne s'attendaient pas à un déroulement aussi chaotique.
Voir  article  dans Lanfeust Mag HS 04 de mai 2008 (spécial Mai 68), où Christian Godard, auteur de bandes dessinées,  raconte qu'il était venu uniquement  pour savoir si Pilote reprendrait ou non, et ce… rien de plus. (24)

Voir article de la même teneur Collection Atlas 2013   « Astérix les archives »  inséré dans  « Astérix aux jeux olympiques ». (24 bis)


La salle se vide au fur et à mesure. Vers 19h00, après les derniers conciliabules et serrements de mains,  on se  quitte : tout est terminé.






                                         La reprise et les nouvelles directives


Jean Chakir, dessinateur, peintre, scénariste  et "occasionnellement professeur de ski nautique "(entretien du 05 novembre 2014)

Qui est somme toute la redite d'une interview accordée pour la Librairie Goscinny. (25)

« La reprise du travail, je l'ai apprise par téléphone, via Michelle la secrétaire de Pilote.
Il fallait que nous nous rendions dans les locaux de Dargaud.
Le bruit d'une éventuelle démission de Goscinny courait ; plus grave encore, celui de l'arrêt total du journal.
Je me devais d'y aller et de dire tout le bien que je pensais de R. Goscinny.

Arrivé chez Dargaud, on nous demande de nous diriger vers la grand-salle , J.-M. Charlier y était déjà et nous salua comme à son habitude, puis R. Goscinny entra en silence dans la salle, posa des papiers sur la table et nous fixa du regard : cela faisait un peu théâtre.

D'emblée il nous rassure et dit que Pilote continue, mais avec des objectifs différents attenants à l'âge des lecteurs et à capter leur intérêt dune façon différente avec, entre autres, des pages humoristiques tirées de l'actualité immédiat . »

N.d.l.r. Ce qui suit est surprenant, mais facilement vérifiable

Version du jour de la reprise en main par René Goscinny
Jean Chakir / Bulletin de la librairie Goscinny n° 7 / A. Lévy et M. Lebailly

« Et là, lui d'habitude si prude en parole, il nous gratifia à notre grande surprise de l'expression :
 « Dans cette nouvelle formule y a pas de place pour les bandes mou, tenez-le vous pour dit ! »(25)


« De sa voix affirmée, il montrait que c'était bien lui le patron, et puis il y eu une prise de
parole que je n'oublierais jamais...

Hubuc , ce brave Hubuc se leva, il nous annonça qu'un cancer le rongeait et ajouta :
« R. Goscinny m'a beaucoup aidé, je lui dois énormément. Voilà l'homme qu'il est vraiment. »

« Le silence et l'émotion nous prit, moi qui avais préparé un petit discours de reconnaissance à R. Goscinny, je ne dis rien, que peut on dire après cela ?


R. Goscinny a pardonné par apport au talent des personnes qui avaient mis en doute sa façon de faire, ces gars avaient quand même oublié que c'est lui qui leur avait donné leur chance et mis le pied à l'étrier. »


Jean Chakir (entretien du 05 novembre 2014)



« Mai 1968 m'a beaucoup marqué par ce qui c'est passé au sein du journal, je ne l'ai pas vécu directement car bloqué en Seine et Marne.
Il s'est passé un tas de choses très difficiles pour René Goscinny, on l'a accusé d'un tas de choses.

C'était dans la mouvance de l'époque, il n'y avais pas besoin de directeur, il y avais peut être besoin d'un groupe d'auteurs désignant qui devait travailler et ne pas travailler à Pilote .

Je n'ai jamais fais partie des chapelles, je n'ai jamais admis ce genre de raisonnement, quand j'ai découvert que René Goscinny était mis en cause, j'étais du coté de René Goscinny, car je connaissais sa droiture et son élégance et encore maintenant, c'est ce qui me fait souvent penser à lui parce que je lui doit beaucoup .




                                        Deux témoignages d'Albert Uderzo 


« De Flamberge à Asterix » par Philipsen



1/2

« Un autre élément moteur « de cette réunion » ce fut les jalousies professionnelles et la concurrence entre auteurs, à partir de ce jour, il tria sur le volet un nombre restreint de vrais amis et prit une grande distance quand aux autres. »
« Il n'a pas été attaqué à voix haute et ferme, n'a pas été malmené verbalement .
Toutes les questions posées « y compris par les soit disant meneurs » commençaient par « Monsieur Goscinny ». »


2/2 « Le Livre d'or de Pilote » page 62

« 1968 Je ne l'ai pas vécu directement .
Il y a eu juste ce mot qui a été dit et qui m'a fait énormément... plaisir :
« Uderzo ? Connais pas. »
Et j'ai pensé :
Bon, puisque c'est comme ça, la profession, je ne la connais plus. »






                                                     Les sources 








(1)
 Les habitués de l'atelier 63,  Google  http://raymond-poivet-bd.blogspot.fr/



























(5)

A/                                                                                                                                                                            Jean Giraud  / « Les Années Pilote » de  Patrick Gaumer  
 « En mai 1968, il s'est effectivement passé un truc lamentable... Dont je fus l'un des lamentables acteurs. Nous nous sommes réunis avec quelques dessinateurs et nous sommes tombés dans le piège de la contestation à tous crins.
 Goscinny est tombé dans un véritable traquenard car, à l'époque, il représentait le patron. »

B/
  Cabu parle du rôle de Giraud  dans « Goscinny » de Marie-Ange guillaume et José-Louis Bocquet page 196 : « Giraud parlait d'aller voir Goscinny, parce qu'il voulait absolument qu'il y ai un comité pour choisir les jeunes dessinateurs. »











(10)
Pierre Le Goff, atelier 63  Dessinateur/responsable syndical

Entretien m'étant été accordé en juin 2016,  reconfirmé  en octobre 2017
P. Le Goff : « Y a pas mal de choses à rectifier il faut remettre les pendules à l'heure, je vais essayer de vous résumer  ma  journée de Mai 68.                                                                                               
En revenant de Paris  sur mon  domicile d'Asnière,  mon épouse me dit que Giraud avait téléphoné ,  je le rappelle et il m'annonce qu'il va faire une réunion de contestation  contre Goscinny  à l'atelier Poïvet  appelé le studio 63,  au 10 rue des Pyramides ;

 Mon pauvre  vieux  que je lui réponds, alors là, pas question !
Ici, c'est le siège du syndicat et pas question de semer la merde pour une histoire qui ne concerne  que certains dessinateurs .
Pour ma part, je ne suis jamais allé à cette réunion dans le café de  l'angle de la rue des Pyramides et de la rue Saint-Honoré , je sais pas qui il y avait . Charlier m'avait dit qu'il n'y allait pas.

Mais ce que je sais, c'est que Mandryka et Nortier sont allés par la suite faire amende honorable et que Mandryka pleurait comme un gamin en attendant d'être reçu par Goscinny. »














(13)
José-Louis Bocquet : entretien avec Cabu   (« Je suis Cabu »)
« Et il y a cette fameuse réunion dans un bar rue des Pyramides...
Cabu « J’étais là et ça s’était bien passé... »

(13)bis   « Le Livre d'or de Pilote » page 62



(14) Pierre Christin /  « Les Années Pilote »  de  Patrick Gaumer
  « Tout cela était disproportionné. J'ai participé à cette réunion parce que j'aime bien la castagne  et que j'avais l'habitude des empoignades entre militants, mais je disais aux autres que là... avec Goscinny, ils allaient trop loin. »





(15) Fred  Aristidès/  « Goscinny » biographie Marie-Ange Guillaume et José-louis Bocquet page 200 




(16) Gébé / « Goscinny » biographie Marie-Ange Guillaume et José-louis Bocquet



(17) Joseph Gillain (alias Jijé) / Les Cahiers de la Bande Dessinée n° 39 :
 « En mai 1968, j'ai assisté à cette réunion où certains dessinateurs le remettaient en cause, plus ou moins rigolards. Je ne me rendais pas compte de l'ampleur que cette histoire devait prendre : il y avait une sorte de conspiration maladive, tous les jeunes voulant enfoncer les vieux. »






(18) Christian Godard  / « Goscinny » biographie Marie-Ange Guillaume et José-louis Bocquet page 199






(19) Loro  dans « Le livre d'or de Pilote »
 « Je me souviens d'un type un tout jeune, qui n'avait jamais rien fait et qui expliquait à Goscinny comment il fallait faire un journal. »

(19 bis) Le Bulletin Goscinny n° 7 et dans le « Goscinny » de Marie-Ange Guilaume page 201
 (Loro taxi de Goscinny ) voir   et Goscinny et moi .

« J'avais une 2cv et j'étais un des rares à avoir de l'essence, j'habitais Versailles ,Goscinny habitait rue de Boulainvilliers, après la réunion je  lui ai proposé  de le raccompagner, il avait mal au pieds et ne m'a pas fait de confidences , il me considérait comme aussi gauchiste que les autres… Il ma simplement remercié courtoisement. »


Mais...rétro controverse dans Le Bulletin Goscinny n° 6 où Fred dit qu'il rentra à pieds :                   


(20)Mézières : « Goscinny » biographie Marie-Ange Guillaume et José-louis Bocquet page 199.

« Mais il y avait d'une  part des gens de Pilote qui voulaient discuter du journal avec Goscinny; Et d'autre part  des dessinateurs extérieurs  qui sont intervenus de  manière  hargneuse et pas très diplomate. »









(21) Noirret Michel  compositeur/chanteur/scénaristeBD/homme de radio

 Extrait  du  long témoignage qu'il m'a  gentiment apporté en septembre 2015.

« ...Si bien que je me retrouvais à cette fameuse réunion, dans un bistrot plutôt cosy si mes souvenirs sont bons,  où je fus assez surpris d’y voir Goscinny.

Je ne lui avais jamais soupçonné quelconque ferveur gauchiste, malgré la sympathie  que je lui portais.

Y avait du beau linge : Cabu, Mandryka, Giraud, Mézières bien sûr, d’autres dont je ne me rappelle plus, parce que ça se passait il y a tout de même 47 ans.

La révolution consistait à refaire la mise en page de Pilote et c’était pas très exaltant.

D’autant que j’étais un p’tit peu étranger, dans la mesure où je n’étais jamais invité aux réunions de rédaction de Pilote, ce qui fait que pas mal de dits et de non-dits m’échappaient.

 À dire vrai, et ce fut confirmé par la suite, certains étaient venus pour régler des comptes avec Goscinny, mais pas moi : ils étaient tout-à-fait positifs.

 Je fis tout de même remarquer qu’une bonne partie du lectorat de Pilote grimpait aux barricades et que peut-être un peu plus d’audace ne nuirait pas.
Ça n’a guère soulevé l’enthousiasme.

 Quelqu’un souligna qu’on pourrait envisager changer le mode de fonctionnement de la rédaction, le rendre un peu plus démocratique, les hostilités étaient ouvertes :

 « Dans ces conditions vous allez pendre monsieur Dargaud par le cou et moi par les pieds », affirma Goscinny.                                                                                                                                                                                               
Je trouvais ça vraiment très con comme réponse.
Et ma foi, comme la connerie est contagieuse, il est normal qu’une connerie en entraîne une autre.Çà n’a pas raté. Je lui ai répondu, bien qu’en rigolant : 
« Mais non, on est pacifiques, on vous foutra à la porte, c’est tout ! »J’avoue que, parfois, j’ai eu la répartie meilleure.

 Et pour ce qui est de la porte… j’avais gagné !  Faut bien reconnaître, c’était plutôt dans l’ordre des choses.
 Je ne sais pas comment la réunion s’est achevée, ça me gonflait pas mal, je suis parti avant la fin, je crois bien. » 



(22)  N.D.L.R/ Les propos de Guy Vidal font penser qu'il ai pu également  assister à la réunion du 21 mai .

(23) J.-M. Charlier







24) Christian Godard /2008 entretien avec Didier Pasamonik Lanfeust Mag HS 04 page 06   







(24 bis)  On retrouve  des éléments de cet article dans « Asterix » collection Atlas les archives n° 3 « Asterix aux jeux olympiques » :





« L'Express va plus loin avec  René Goscinny »   Sophie Lammes  22 juillet 1974

                                                 Goscinny
Cahiers  de la bande dessinée n° 22 août 1973 / Interview de Goscinny  /Numa Sadoul

« À la première  réunion syndicale des dessinateurs, je n'ai pas été invité.
Aux dessinateurs qui s'en étaient étonnés, on a dit que j'étais un patron, donc de l'autre côté de la barricade.
Il y a eu une seconde réunion, où j'ai été convoqué, à la suite de laquelle j'ai décidé, non seulement de démissionner, mais aussi d'abandonner ce métier, tellement j'étais écœuré.

Et puis non, on m'a couru après, on s'est beaucoup excusé, et j'ai pas mal réfléchi. J'en avais marre, mais je me suis dit qu'il y avait une occasion de faire quelque chose de neuf.

 Je les ai tous réunis et j'ai proposé un journal de type nouveau, avec prise directe sur la vie, réunions
Ils ont tous été d'accord, et on a commencé de faire un journal plus nerveux, en supprimant un tas de choses dépassées... »

               Repris dans Lanfeust Mag HS  n° 4     

René Goscinny :
« Ils voulaient participer ...que voulez vous que je leur réponde ?
Que je les avais toujours suppliés de venir à des réunions de rédaction et qu’ils n’y mettaient jamais les pieds ?
L’argent et la société de consommation les dégoûtait... que leur dire ?
Que chaque fois qu’ils venaient me voir, c’était pour me parler de piges et de droits d’auteurs ? »










(25)  Chakir dans / Bulletin de la librairie Goscinny n° 7 / A. Lévy et M. Lebailly







Charlier : « Le Livre d'or de Pilote » page 66

« Goscinny n'est pas resté.
Il leur a dit ce qu'il pensait et il est parti, il était livide.
Le soir il m'a appelé.
« C'est fini j'arrête tout ! Je ne veux plus voir les gens qui font ce métier ! »



 N. d. l. r.
René Goscinny  nommé au 06 juillet 1967 directeur de publication/inclusion au comité de direction, ce statut hiérarchique n'a rien à voir avec l'après Mai 1968 .
En revanche, peu de temps après,  il abandonne sa place de  co-rédacteur en chef.

 J.-M. Charlier  « Le Livre d'or de Pilote » page 66
« Très vite les dessinateurs ont réalisé qu'ils étaient allé trop loin et ils sont tous venu faire amende honorable près de Goscinny .
 Finalement celui ci a accepté de conserver la direction du journal, mais il ne voulait plus voir les auteurs .
 Je me suis proposé pour faire la liaison, René m'a dit que si je faisais ça, il considérerait que je me rangeais dans leur camp ; il a décidé que *Gérard Pradal s'en chargerait ».

*N.d.l.r. C'est le 18 Juillet 1968,   que tout en restant directeur,  Goscinny a abandonné la fonction de corédacteur en chef  et nommé G. Pradal à ce poste pour le 25 juillet 1968 (voir Ours Pilote n° 455).
Goscinny sera nommé directeur général de Pilote le 02 novembre 1972  et quittera le journal  à la fin 1974 première année de sa mensualisation.



Témoignage de Serge De Beketch

 Goscinny  était un aristocrate, un grand seigneur.
Il était impossible de lui manquer de respect et de le traiter avec grossièreté.
Quelques-uns ont pu le faire dans l’excitation de 68 mais ça n’a duré qu’une heure.

Propos recueillis  par José-Louis Bocquet à Paris, en 1996.
Publiés pour la première fois en février 2013 dans le numéro 5 de Bananas, revue critique de bandes dessinées fondée et dirigée par Evariste Blanchet.




                                Le mot de la fin est une citation de Gébé  (26):

«En fin de réunion, Goscinny fait son sommaire et n'oublie jamais de dire
« On est quand même une bande de chouettes copains », ce qui est peut être une manière de rappeler que nous sommes tous des prédateurs. »



                                                                                       Fin










           Si ce récit vous a plu , d'ici 16 mois je vous invite à découvrir  ici même ce second thème

                                      Projet  personnel pour 2019 / Spécial 60 ans du journal Pilote

                                  Le journal qui raconte sa préhistoire  / Pilote n°0 (1944-1959)

                                      Genèse d'un journal ayant occupé trois équipes différentes






3 commentaires:

  1. Bravo pour cette "enquête" très nourrie et sourcée !
    Fin limier, le Kastelnik ! Dans une autre vie, il s'appelait Ludo !
    J'ai un peu ri à l'idée de l'inclusion du bulletin météo, mais après tout pourquoi pas ?
    Ce qui est intéressant, c'est d'essayer de démêler la réalité de la légende (entretenue souvent par les intéressés eux-mêmes).
    Gotlib m'en a parlé une fois. Il avait été bien content rétrospectivement de ne pas s'être retrouvé au milieu de ce bordel.
    Il m'a semblé qu'en fait il aurait techniquement pu y être, mais avait prolongé ses vacances chez ses beaux-parents.
    Je crois qu'il n'en a jamais parlé avec Goscinny...
    Amicalement à toi ! :-)

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  2. Merci Jean Luc
    La météo c'est pour faire taire les pseudo "écrivains qui ont détaillé sa longue marche ...harassé sous un soleil de plomb et j'avoue ne pas comprendre ce genre d'exagération totalement farfelue.
    Amitiés

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  3. Et voilà qu’enfin je comprend cette histoire de réunion de Mai 68, après en avoir lu mille versions différentes!. Bravo pour votre travail.

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